La jeunesse et la prise en charge du destin d’une nation, Conférence de Mgr Sébastien Muyengo
20 novembre 2018
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La jeunesse et la prise en charge du destin d’une nation, Conférence de Mgr Sébastien Muyengo

La jeunesse et la prise en charge du destin d’une nation

Conférence magistrale à l’ouverture de l’Année pastorale et académique 2018-2019 dans le diocèse d’Uvira et à l’Université Notre Dame de Tanganyika, le 10.11.18

 

  1. C’est pour moi un bonheur d’ouvrir dans une même cérémonie à la fois l’Année pastorale pour la Commission diocésaine de jeunes que l’Année académique 2018-2019 à l’UNDT. Ma joie est très grande car ce week-end programmé pour la jeunesse non seulement catholique et estudiantine mais de toute notre cité d’Uvira coïncide avec le déroulement à Rome du Synode des évêques consacré à la jeunesse, dont le thème est Les jeunes, la foi et le discernement vocationnel. Quel beau programme : être jeune, avoir la foi et se choisir un sens, une direction à donner sa vie !

Si jeunesse savait…

  1. Etre jeune, c’est quoi ? On définit la jeunesse comme l’âge du milieu de la vie ; l’âge du milieu du jour : entre le matin, l’enfance, et le soir, l’âge adulte, et dont la nuit symbolise la mort. C’est donc un moment déterminant dans la vie. C’est l’âge pendant lequel on grandit, c’est-à-dire on marche, on court, on vise à atteindre quelque chose : la vie adulte. Si jeunesse savait, vieillesse pouvait ! C’est donc l’âge de la préparation à la vie comme si la vie se définissait par être adulte. Voilà pourquoi la jeunesse coïncide avec les études, secondaires, supérieures ou universitaires surtout. Aussi, réussir sa jeunesse, c’est dans une certaine mesure réussir son avenir ; et donc, rater sa jeunesse, c’est, dans une certaine mesure, rater son avenir. Je souligne bien l’expression « dans une certaine mesure », car on peut bien réussir sa jeunesse, c’est-à-dire être bien éduqué, avoir bien terminé ses études et rater son avenir. C’est le cas de tous ces jeunes qui traînent avec des diplômes valables sans trouver du travail avec tout le risque de vieillir voire de mourir vite. Comme on peut aussi rater sa jeunesse, c’est-à-dire n’avoir pas eu la chance d’être bien éduqué, de bien étudier et se récupérer plus tard pour réussir sa vie. C’est le cas de ceux et celles qu’on appelle de self made, de gens sortis de rien, comme on dit.
  2. C’est ce qu’on appelle la prise en charge de soi, de son destin, le « devenir soi » comme le dit le titre de l’un des ouvrages de Jacques Attali. Partout dans le monde et même dans notre pays, on connaît de gens qui sont partis de rien comme formation pour devenir des grands hommes. De musiciens comme Lwambo Makiadi, dont personne n’a jamais égalé dans son domaine ; au Brésil, l’ancien Président Lula était un autodidacte, mais comme Président pendant seulement 8 ans, il avait réduit à 40% le taux de pauvreté dans son pays ; la plupart de nos premiers évêques qui avaient succédé aux européens, comme le Cardinal Malula, n’avaient fait que de Grands Séminaires, mais avec nos gros diplômes universitaires, la plupart de prêtres de notre génération n’égalent pas leur intelligence, sagesse et ingéniosité.

Travaillez, prenez de la peine

  1. Je suis triste quand je circule dans notre diocèse en route vers Fizi, dans la Plaine de Ruzizi et vers Mwenga, de voir beaucoup de jeunes de nos villages qui restent à ne rien faire soit disant qu’ils n’ont rien à faire ; qu’ils n’ont pas du travail, alors que la terre est là. La terre, c’est le plus grand capital qui soit pour se créer de l’emploi ; la terre, c’est le plus grand fonds de commerce qui soit. Comme disait à ses enfants le Vieux Laboureur de la Fable de Jean de la Fontaine, relayé par notre compatriote Papa Wemba d’heureuse mémoire dans une de ses chansons : Travaillez, prenez de la peine, c’est le fonds qui manque le moins.

Mes chers jeunes, à l’allure où va le monde, nous devons nous préparer à une situation où l’on ne doit plus chercher du travail, mais on doit le créer soi-même. Ces deux dernières décennies beaucoup de pays, notamment ceux qu’on traite d’émergeants ont justement émergé économiquement grâce à la sous-traitance dans les domaines de l’informatique et de communication, mais aussi de l’agriculture, voire du traitement d’immondices et de déchets. « Il n’y a pas de sots métiers, il n’y a que des sottes gens ». Personnellement, je reste admiratif face à tous ces jeunes motoristes, changeurs de monnaies, vendeurs de cartes téléphoniques ; bref, tous ces gens exerçant de petits métiers qui animent l’espérance de nos populations là où l’Etat, la société a failli à sa mission. Vous est-il déjà arrivé de vous poser la question de savoir ce que nous ferions dans ce pays si tout ce monde n’existait pas ? Comment nous circulerions dans cette cité d’Uvira s’il n’y avait pas tous ces conducteurs de Bajaja, motos et vélos ?

            Prendre en main son destin   

  1. Mes chers jeunes, notez dès lors ceci : Qui que vous soyez, quel que soit votre âge, quelles que soient vos ressources matérielles, votre sexe, votre origine et votre situation sociale, vous pouvez affronter des difficultés qui vous paraissent insurmontables, vous pouvez changer radicalement votre destin, celui des générations à venir, dont dépendent votre bien-être et votre sécurité ([1]). C’est tout le cri Yes we can d’Obama que j’ai toujours voulu planter comme un germe dans vos esprits. Dans ce monde aujourd’hui devenu insupportable et qui, bientôt, le sera encore plus, il est temps pour chacun de se prendre en main, sans attendre définitivement des solutions miraculeuses. Il ne s’agit pas de résistance ni de résilience, mais le « devenir soi ». De Gandhi à Steve Jobs, de Boudha à Picasso, ils sont nombreux ceux qui se sont libérés des déterminismes et des idéologies, pour choisir leur destin et changer le monde. Aujourd’hui, milles trajectoires humaines, célèbres ou anonymes, donnent le signal d’une nouvelle Renaissance ; toutes incitent à réfléchir au chemin que chacun peut emprunter, pour choisir et réussir sa vie. Où que vous soyez, qui que vous soyez, agissez comme si rien ne vous était impossible. Ayez le courage d’agir. Prenez le pouvoir sur votre vie ! ([2]).
  2. J’imagine des questions que peuvent provoquer chez certains jeunes chrétiens quelques termes et expressions que j’utilise ici ; terme tel que « chacun » qui semble nous engager dans un individualisme du type « chacun pour soi et Dieu pour tous » et expression telle que « prenez le pouvoir » qui risque de nous ramener à ce que nous sommes en train de décrier justement, à savoir la recherche du pouvoir sur les autres dans la logique de « la loi du plus fort ». Non, le terme « chacun » ici n’est pas individuel ; il est plutôt collectif, c’est un appel à chaque citoyen, à chaque individu bien sûr, mais à travers lui, c’est chaque communauté, chaque pays, chaque nation, chaque civilisation qui est impliqué. Et lorsque nous parlons du pouvoir, il ne s’agit pas de celui qui écrase, qui étouffe, qui domine, mais plutôt du pouvoir qui promeut, élève, propulse, libère l’individu, l’autre, la communauté, le pays, la nation ; bref, un pouvoir qui promeut, élève, propulse, libère le « devenir collectif ». Pour un devenir collectif
  3. Nous ouvrons aujourd’hui l’Année pastorale pour les jeunes, dont le thème reste général pour tout le diocèse : « Délivre-nous du mal ». Si je vous pose la question de savoir de quel mal nous avons besoin que le Seigneur nous délivre en premier lieu dans notre pays, je crois que la plupart d’entre vous répondront avec moi que c’est l’égoïsme ; l’égoïsme de ceux qui s’accaparent de toutes ressources du pays au détriment de la majorité ; l’égoïsme de ceux qui confisquent le pouvoir sans vouloir l’alternance ; bref, l’égoïsme de ceux qui se veulent être « Homme seul » comme se faisait appeler l’un de nos anciens Présidents qui se croyait éternel et qu’on appelle aujourd’hui défunt. Le mal qui est à l’origine de notre misère, de notre crise en RD. Congo, est avant tout l’égoïsme de ceux qui veulent être des « hommes seuls », c’est-à-dire vivre seuls, manger seuls, boire seuls, respirer seuls, etc. Que ce soit dans le monde politique ou celui des affaires, même dans nos familles et nos églises, notre péché originel, c’est l’égoïsme. Il y a pourtant un égoïsme positif qui consiste à chercher mon intérêt, à protéger mes intérêts en promouvant ceux des autres, en premier lieu ceux de mon entourage. Nous devons savoir distinguer l’égoïsme et l’individualisme, quoique tous les deux soient mauvais. Il existe un individualisme positif qui considère que le bien de l’ensemble, de tous contribue, participe à mon bien personnel, individuel. C’est seulement lorsque les autres sont bien au tour de moi que moi aussi je peux jouir paisiblement de mes biens. Le jour que, Congolais, nous comprendrons que la forme la plus intelligente de l’égoïsme c’est l’altruisme, les choses commenceront à changer et notre pays à se développer.

            Pour une révolution des esprits    

  1. On peut dès lors se poser la question de savoir comment s’en sortir ; comment sortir de cette crise multiforme qui commence à s’éterniser chez nous ? Question intéressante pour une génération comme la vôtre qui n’a connu que la crise. Comment s’en sortir ? Il faut une révolution. Pas celle qu’on entend jour et nuit et dont on ne voit pas les signes ; surtout pas celle des armes, encore moins celle de mondanités, comme on le dirait avec le Pape François, mais une révolution des esprits. Nous devons nous investir dans une éthique de la résistance au mal, c’est cela le sens du thème de notre Année pastorale « délivre-nous du mal ». A la source de toute crise dans une société, il y a principalement deux choses : la corruption des élites et l’ignorance des masses. Voilà deux fronts sur lesquels, je voudrais que nous nous engagions tous si vous voulez que notre avenir soit meilleur demain comme on dit que « La jeunesse est l’avenir d’une nation ».

Mais, la révolution des esprits, l’éthique de la résistance ne se mène pas dans la complaisance envers soi ou envers les autres, elle commence plutôt par la rigueur sur soi-même, comme le disait le Président François Mitterrand que le vrai combat qui mène à la victoire est celui qu’on mène d’abord contre soi-même. Nous devons nous éduquer à l’ascèse sans quoi nous ne nous en sortirons pas. C’est ce que j’appelle « l’esprit Munzihirwa », c’est-à-dire le refus de se laisser corrompre d’abord et aussi de corrompre par quelques manières. Nous devons nous appliquer à être exigeants envers nous-mêmes. Pour cela il faut s’exercer à nourrir son esprit de toutes les recettes spirituelles que sont la lecture, la prière, la réflexion, la méditation, la culture, les leçons d’histoire, etc.

  1. Dans son livre-mémoire consacré au Congo, le révolutionnaire sud-américain Che Guevara venu dans les années 60 aider ceux qui voulaient renverser le pouvoir du dictateur Mobutu, note que « les congolais ne sont pas capables d’une véritable révolution », et l’homme de souligner 3 choses qui tuent le soldat congolais au front : pombe, mwanamke na dawa (la boisson, la femme et le fétiche). Oui, que peut-on attendre d’un militaire qui boit au front, qui viole les femmes et même les enfants, et qui ne croit qu’au fétiche ? L’auteur écrivait cela dans les années 60, on peut se demander si depuis lors les choses ont changé. Il le disait de nos militaires, on le dit aussi aujourd’hui de nos politiciens en ajoutant un quatrième facteur franka (l’argent), c’est-à-dire la corruption. On le dit aussi de nos joueurs. Souvenez-vous de ce match que notre équipe nationale avait perdu tout simplement parce que la veille nos joueurs étaient allés fêter le soulier d’or de leur ami. Et comme fêter pour les congolais veut dire boire… Que faut-il attendre de joueurs qui vont boire la veille, voire au cours d’un tournoi ? Sans maîtrise de soi, sans ascèse, sans discipline des individus, on ne sortira pas de cette crise qui de plus en plus commence à faire de nous la risée du monde.

Pour une école de l’excellence

  1. C’est pourquoi nous devons nous investir dans l’éducation des masses en commençant par la base, les enfants, surtout ceux des pauvres qui, restant fragiles, à moindre occasion de s’en sortir tombent dans l’arrivisme, la tentation d’accumulation de richesses et de biens matériels ou cèdent facilement à la corruption. La corruption des élites et l’ignorance des masses, c’est tout un système voulu pour que les choses, les sociétés ne changent pas. Mais comme le dit Comenius, ce sage du 17e siècle : « S’il y a des pauvres, c’est que ceux qui ne le sont pas ne sont pas vraiment civilisés, éduqués » ([3]).

Voilà pourquoi personnellement je me suis engagé dans ce projet appelé « Ecole de l’excellence », dont je voudrais que l’UNDT soit le couronnement. Il s’agit de l’école au singulier dont la face est multiple : Le Petit Séminaire de Mungombe qui entre en sa 5e année ; le Lycée SEBYERA à Kitutu qui est à sa 2eannée, le Lycée Sainte Philomène  à Mwenga qui est aussi à sa 5e  année ; le Lycée Anuarite à Fizi qui est aussi à sa 2e année ; le Collège-lycée Les Grands Anges à Uvira, une école mixte qui a ouvert ses portes cette année et le Projet Lycée Marthe Robin à Kamanyola qui ouvrira probablement ses portes l’année prochaine. Entrent aussi dans cette catégorie l’Institut Mwanga et le Lycée Umoja d’Uvira, l’Institut Mwenge wa taïfa et le Lycée Mama Yemo de Baraka, l’Institut Alfajiri de Mwenga, l’Institut Tangila, ainsi que les deux Lycées Yano et Sanganyi et beaucoup d’autres encore dispersées dans notre diocèse. Mon espérance est que toutes ces écoles soient les pépinières de candidats pour notre UNDT que je veux le sommet de l’excellence.

Pour un « vote responsable »   

  1. Je suis toujours content lorsque les jeunes nous rappellent, nous les adultes, que « la jeunesse est l’avenir de la nation », mais je suis malheureux de constater que cette jeunesse lorsqu’elle devient adulte, elle oublie vite ce qu’elle réclamait des aînés. Aussi, retenons une chose : une société, un pays ne sort de l’esclavage, de l’oppression, de la violence et de l’exploitation que par soi-même. Les autres, c’est-à-dire ceux qui vous esclavagisent, vous oppressent, vous violentent, vous exploitent n’ont aucun intérêt de vous voir vous en sortir un jour.

J’ai intitulé cette leçon magistrale « La jeunesse et la prise en charge du destin de la nation » comme j’avais intitulé celle de l’année passée « L’université et la prise en charge du destin d’une nation » ([4]). La question que je vous pose vous les jeunes congolais d’aujourd’hui, élites de demain, dont la plupart, y compris moi-même, viennent des familles pauvres, est celle-ci : est-ce que nous voulons vraiment que la situation change un jour dans notre pays ? Nous irons bientôt aux élections. Si ces élections auront réellement lieu, et cela d’une manière libre et transparente, comme nous le réclamons tous, sensibilisons-nous pour un « vote responsable ». Cela veut dire que si nous continuons à voter pour des gens qui ont et qui continuent à mettre par terre, à feu et à sang notre pays, des gens qui nous  affament ; si nous continuons à voter pour tel ou telle parce qu’il/elle m’a acheté une bouteille de bière, un tricot, un pagne, de tôles, ou seulement parce qu’il/elle parle ma langue, est de ma tribu, etc., c’est notre avenir, l’avenir de nos enfants et petits-enfants que nous hypothéquons. N’ayons pas de mémoires courtes, mais ayons le sens de l’histoire : en 2006, puis en 2011, on nous a promis la paix ; sommes-nous en paix ?; la gratuité de l’enseignement de base, vous ne payez plus les nombreux frais exigés à l’école ?; des routes, des hôpitaux, des salaires décents ; etc., les avons-nous ? Si ces élections auront lieu d’une manière libre et transparente, ne nous laissons plus prendre. Si elles auront lieu effectivement et dans ces conditions, devant les urnes, chacun sera seul avec son Dieu en lui qu’est sa conscience (Deus in nobis : Dieu en nous), et là, puisse chacun répondre à cette question du Psalmiste : « Es-tu l’allié d’un pouvoir corrompu qui engendre la misère au mépris des lois » (Ps 93, 20). Aussi, dans les quelques jours qui nous séparent de la date prévue, le 23 décembre, continuons ensemble à réclamer que ces élections aient effectivement lieu et qu’elles soient libres et transparentes.

  1. Puisse la Vierge Marie nous accompagner de ses prières pour qu’au-delà de tout, tout se déroule dans la paix et qu’elle nous obtienne de son Fils Jésus la bénédiction et les grâces dont nous avons besoin au cours de ces nouvelles Année pastorale et académique 2018-2019. Aussi avec mes prières et ma bénédiction apostolique, je déclare ouvertes l’Année académique à l’UNTD et l’Année pastorale de la Commission diocésaine de jeunes et de vocation 2018-2019. J’ai dit et je vous remercie.

Mgr  Sébastien-Joseph MUYENGO MULOMBE

 Per viscera misericordiae Dei nostri

Evêque d’Uvira

([1]) cf. Devenir soi, Paris, Fayard, 2014, p. 10.

([2]) cf. ID, couv. p. 4

([3]) J. BEDARD, Comenius ou combattre la pauvreté par l’éducation de tous, Coll. « La pensée en chemin », Liber, Montréal, 2005. p. 12.

([4]) Congo-Afrique, 547 (2018), 631-640.

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